>> gREVIEWs

Publié le : 9 octobre 2005
jours de solaire
henrick nordvarg björkk + nick grey + alio die & jack or jive + ataraxia + temple music + twelve thousand days

Il y a des soirs comme ça où l’on apprécierait presque l’écoute des nappes synthétiques à la noix de séries télé ou de films d’angoisse, harassés par une dure journée de labeur inéthique à souhait. Le genre de soirée où l’on embraye volontiers sur du death-industrial à la mode Chaire Moite Industrieuse, faute de pire et histoire de prolonger le cauchemire de nos vaines existences. Condition se pêtant à nerf-veille pour glisser dans la platine Vitagen, énième opus de sieur HENRIK NORDVARG BJÖRKK (ex-activiste au sein de Mz412, Folkstrom etc si mes sources ne sont point trop calcairisées). Flick flock fait le hic en titane. De menues fuites d’eau font office de rythme pour une bande sonore glauque au possible, appuyée de solides effluves électroniques d’où sourd une angoisse hifitypée tant que se peut. Produit par un Peter Anderson (plouf plouf, un RAISON D’ÊTRE et un DESIDERII MARGINIS sont sur un bateau, l’un tombe à l’eau - que reste-il ? L’avatar de l’autre...), ce plongeon dans des abysses de désolation ambiant n’apporte rien de neuf mais se laisse bien écouter à défaut de plaire. Chouette design toutefois. Qu’ajouter ? Si ce n’est que Nicolas et Pimprenelle attendent des comptines plus pertinentes.

En l’occurence celles que distille le chantre post-moderne du dandysme NICK GREY. Rarement à court d’idées (ce serait même plutôt l’inverse), le voilà qui lance la série "Unclear Perspectives" - digressions autour d’un instrument particulier pour chaque volume. Ainsi le premier s’organise autour des guitares filtrées de Nicholas Davis pour un voyage vers Les Eaux Territoriales. Deux éléments qui se rencontrent, s’étudient, se lovent l’un autour de l’autre ; pour mieux fusionner : l’eau et la terre, entre sable humide et boue. Quelque part entre la Beauté Absolue et l’Absolu Hideux se trouvent ces terres aquatiques où il fait bon se prélasser sous les rayons d’une bougie, où l’on peut s’abandonner sans risque dans les méandres d’arpèges et de cordes à la mauvaise graine. Ou quand la langueur rime avec apesanteur. C’est un peu ça l’effet Shalabi, et bien plus encore ici. Cette plongée hypnotique de 14 minutes dans des fonds marins presque psychédéliques démontre, si cela était encore nécessaire, toute l’étendue de la palette musicale de ce peintre sonore. Car si la guitare électrique sert de trame, l’univers si particulier du petit homme gris gagne vite du terrain et s’architecturalise de façon complexe autour du leitmotiv de son invité. Une instrumentation riche qui prévaut sur le deuxième titre de cet ep, le très constellationtitulé "deathships of all flags gather around yr. smoke". Cette fois, la guitare opte pour un traitement plus sourd et expéri-menthe à l’eau pour un résultat rivalisant de superbe avec le "i don’t want to be the one" des regrettés COIL. Poignant. Longue vie à cette série donc ! (édition numérotée, chaque exemplaire étant unique car fait-main dans des pochettes différentes, disponible pour le prix d’un paquet de cig’arrête chez www.nick-grey.com)

Autre type de collaboration, celle d’ ALIO DIE & JACK OR JIVE s’est faite tant en studio que par courriers échangés entre mille ans et le pays du soleil levant. Disponible chez Projekt, la floraison Mei-jyu se réfère à un précepte zen selon lequel l’homme brille de l’intérieur. Il est donc autant question de quête introspective que d’illumination dans ces neufs pièces ambient partiellement improvisées. Stefano Musso prodigue son savoir-faire en matière de bruitages concrets (souffle du vent, écoulement d’un ruisseau...) et de sonorités issues d’instruments faits à la main, en accord avec la nature (tubes en bois placés dans l’eau et dans lesquels il souffle, frottement de pierres, cithares en bois...), là où JOJ habille le tout sous des manteaux de nappes synthétiques aériennes et la voix reconnaissable entre toutes de Chako. Si le disque invite inévitablement à la relaxation, celle-ci est loin d’être passive ou dénuée de tension - par exemple, "flowing up from the core of the mountains" a beau rester méditatif et élégiaque, les lamentations de Chako laissent planer une sourde angoisse, une inquietudine par trop familière... Et de constater que le thème de cet album est fort bien rendu : là où la collaboration de JOJ avec un autre italien talentueux (G.O.R.) s’avérait solaire par un éclat de ritournelles lumineuses, la présente garde un soupçon de positivisme mais tout intériorisé, puis porté vers l’extérieur via l’acte de création. De là à se convertir à la philosophie zen...

Entre ombre et lumière, le label polonais Shining Day promet des lendemains assurément ensoleillés de volutes lunaires... Depuis le temps qu’il était annoncé, on finissait par ne plus croire à la sortie éventuelle d’un troisième album de TWELVE THOUSAND DAYS, fruit d’une collaboration inespérée entre Alan Trench (ORCHIS) et Martyn Bates (EYELESS IN GAZA). En deux disques de chevet indispensables alliant rêveries et pastorales nocturnes 12,000 DAYS ouvrait de nouveaux horizons au folklore anglo-saxon, érigeant une passerelle fragile mais ô combien efficace entre la tradition et une modernité figée à l’aube du XXème siècle. D’où l’envie de pouvoir en savourer plus, envie allant grandissante et toujours plus pressante alors que le duo se réfugiait derrère un silence pesant. Slnc gldN. Jusqu’à ce que, enfin, de ce silence perle une rivière d’or pur : trois extraits de ce troisième volet livrés en avant-goût par Shining Day sur le mini-cd At The Landgate. Djien kwie, Marek. "Christmas and may" sublime tous nos espoirs, le son n’a rien perdu de sa magie originelle - mais si l’atmosphère est familière, l’instrumentation s’enrichit sensiblement (aux arpèges cristallins de guitare sèche, voix mercurielles, pipeaux aériens, basse sensuelle, réverbération viennent s’ajouter de douces incursions heaventroniques à la Thighpaulsandra et des murs de guitares hellectriques), se payant même le luxe d’un final psycho-halluciné. Après ces dix minutes de toute beauté, le mystifiant "landgate" nous invite à digérer ces champignons en mirant le point d’horizon où se marrient ciel et océan, petite lettre écrite mais jamais envoyée à son destinataire - sinon au fond des mers mystérieuses, froissée dans une bouteille de plomb. A pleurer aussi ce "once loved" recueilli et suivant le rythme d’un battement de coeur coupé en plein (en)vol, calme et paradoxallement maintenu dans un état de panique permanente. La voix si singulière et bouleversante de Martyn, mais surtout sa façon de la placer, n’avait jusque lors jamais atteint de tels sommets (et pourtant, dieu sait combien elle en a gravit ! - cf les dossiers In_tensioN qui lui sont consacrés). A noter aussi la présentation soignée, en pochette gauffrée avec inserts et photos, le tout en édition limitée à 200 copies numérotées.

Tout comme les deux autres productions de Shining Day, toutes deux en double-digifile fait-maison, coupées directement dans les toiles de la série Apocalypse Sunset, peintures à l’acrylique réalisées par Alan Trench et Stephen Robinson (ex-THE BELOVED). Alan et Stephen qui sont à l’orgine de ce nouveau projet : TEMPLE MUSIC. Leur premier CD, Volume One, s’accorde à honorer une divinité grecque par morceau (sextet gagnant : Zeus, Athéna, Artémis, Apollon, Hermès, Dionysos), invocations ténébreuses et hypnotiques exclusivement réalisées à partir de guitares fx, de synthés analogues et d’un brouillard de réverbération (plus des percussions métalliques sur "dionysus"). Une masse sonore d’une cohérence totale des premières aux dernières notes qui évoque par moments la mémoire des SPACEMEN 3, LOOP, SPIRITUALIZED, SLOWDIVE, QUEEN ELIZABETH, BRIAN ENO, SCENIC. Par moments seulement, et plus pour le parti-pris de motifs répétitifs qu’autre chose. Une heure de musique instrumentale, magistrale, monotone juste ce qu’il faut et éminemment claustrophobe. Pour un effet maximum, il est fortement recommandé de l’écouter entre 2 et 5 heures du matin.

En attendant le deuxième volume de ces magmas sonores divins, TEMPLE MUSIC marque une pause avec un entre-deux plus diversifié : Songs Of Absolution. Te Absolvo. Sur un mode lyrique ("myrrh and belladonna"), bileux ("eisendrang"), cyclothymique ("harmony rosy cross"), contemplatif ("satyrion"), sanguin ("thunder : father of bulls" enregistré live). Plus de relief donc, même si les accords spacieux de guitares et grandes envolées latifundiaires prédominent. Exit le folk de l’éthique Hate, ne reste que l’apocalyptic. Les 30 premièrs acquéreurs bénéficient en prime d’un cdr bonus, restitution d’un concert donné à l’église St. Botolph le 24 VIII .005 (avec 3 autres musiciens, dont Tracy d’ORCHIS). Intitulé "divinity & humanity", ce fragment de 37 minutes se construit progressivement autour du gazouillis d’oiseaux, de bols tibétains, d’une guitare sèche avec un petit air des premiers 4ad (voire d’un DIF JUZ acoustique), d’un flûtiau encorné ("how art thou nothing when th’art most of all !?!"), d’un luth (ou plastérion ?), d’un xylophone planant, pour finir sur un crescendo tout en douceur avec une guitare e-bow et un déluge de tambourins sur l’épilogue... mistral, magistral, magique.